L'Accent de
Baie-Sainte-Anne




L'ACCENT DE BAIE-SAINTE-ANNE


Lettre à M. Luc Lemieux de Chatham, N.-B.

J'aimerais venir t'apporter quelques lumières suite à ta déclaration du samedi 28 mars, durant l'émission radio-diffusée 1242 où la Sagouine (Viola Léger) était l'invitée spéciale.

Tu as d'abord félicité Viola pour sa belle présentation à Caraquet et celle-ci t'a demandé si tu avais bien compris la pièce de théâtre puisqu'elle te savait originaire du Québec. Comme réponse tu lui as dit que tu étais en Acadie, tu comprenais le langage de la Sagouine, de tous les Acadiens et «même des gens de Baie Ste-Anne».

Je t'assure que ces derniers cinq mots ont résonné longtemps dans mes oreilles. Je comprends que tu trouve le langage des Baiejâtoux un peu différent, mais, selon moi, l'endroit était mal choisi pour ces propos, car ils ne rimaient pas trop avec ceux de la Sagouine, ce personnage sympathique qui incarne à la fois la simplicité, le comique vrai et un attachement sans pareil à la culture acadienne.

Pourtant si tu connaissais les efforts qu'ont fait et que font encore les gens de Baie Ste-Anne pour conserver et promouvoir leur langue et leur culture, tu trouverais miraculeux le fait qu'ils ont pu survivre comme peuple.

Si tu me le permets, je vais te donner quelques informations. Cent ans passés, les résidents de Baie Ste-Anne constituaient un genre de «melting pot» formé surtout d'Anglais, d'Irlandais, de Portugais et de quelques réchappes de la déportation des Acadiens. Entre les années 1890-1900, plusieurs Madelinots vinrent s'y établir et augmenter le nombre de francophones. Cependant, 1a vie française n'était pas riche, n'ayant ni écoles, ni prêtres, ni commerçants d'expression française. Géographiquement, ces gens étaient entourés de villages anglais et le foyer était à peu près le seul endroit où on pouvait parler, chanter et rêver librement en français.

La ténacité de ces braves pionniers francophones a permis que la langue et la culture puissent se frayer un chemin, petit à petit, jusqu'à l'obtention d'écoles et de prêtres français. Plus tard, ils se sont disjoints du diocèse de Chatham et optèrent pour le diocèse de Moncton où l'évêque était français.

Le corps enseignant avait du mal à fonctionner dans le comté de Northumberland à majorité anglaise, alors au cours des années soixante les résidents ont obtenu de se faire inclure dans le district scolaire 39, où on travaillait dans la langue de Molière. Il faut dire que le Sénateur Norbert Thériault de Baie Ste-Anne était alors ministre des Affaires municipales pour le gouvernement Robichaud. Heureuse coïcidence! Je veux également souligner ici le gros travaille de tous nos vaillants enseignants du village qui ont si bien su maintenir le fait français.

Économiquement, les gens étaient exploités surtout par des compagnies anglaises et avec les années la Caisse populaire et la Coop sont venues au monde. Par la suite, plusieurs commerçants locaux ont heureusement pris le leadership de former leurs propres entreprises.

Et que dire de l'effort de pionniers pour donner l'instruction secondaire à leurs enfants. Il n'y avait pas d'écoles secondaires à Baie Ste-Anne avant les années soixante. C'est-à-dire que c'est à coups de sacrifices que beaucoup de parents ont pu donner à leurs enfants des études secondaires et post-secondaires dans les couvents ou collèges de la province.

M. Lemieux, si la Miramichi jouit aujourd'hui du Carrefour Beausoleil, magnifique centre d'instruction et de vie française, il ne faut pas croire que ce projet a été conçu sans luttes. Allez voir les heures de travail qu'on dues dépenser les membres du Cercle français de la Miramichi. M. Roger Martin, originaire de Baie Ste-Anne était le président fondateur et avec une vaillante équipe, ils ont fait un travail gigantesque. Je veux souligner également que la première directrice du Carrefour Beausoleil était Maria Mazerolle-Brown, originaire de Baie Ste-Anne.

Comme vous voyez, même si les gens parlent avec un accent particulier, Baie Ste-Anne a produit des personnes qui ont fait rayonner la culture et la langue française aux quatre coins de la province et mene ailleurs. Permettez-moi de vous en mentionner quelqu'unes: Mme Laetitia Cyr, directrice de la radio à Radio-Canada, à Moncton; Aurèle Thériault, directeur général de la FFHQ; Charles D'Amour, premier président directeur-général quotidien LE MATIN; feue Blanche Schofield-Bourgeois, une éducatrice de marque récipiendaire de la médaille du Gouverneur général en 1982, pour son travail dans le domaine de l'éducation. Je m'en voudrais de ne pas metionner Adé Thériault, résident de Baie Ste-Anne, récemment fêté pour ses nombreux services à la communauté et aussi pour sa grande contribution aux causes françaises et acadien-nes.

Oui, M. Lemieux, les gens de Baie Ste-Anne savent bien qu'ils roulent leur «r» à leur manière à eux. Et puis après? Ils choisissent de garder leur accent au lieu de le prostituer ou de se laisser tout simplement assimiler. Mme Viola Léger en sait quelque chose puisqu'elle comptait parmi ses élèves un homme typique de Baie Ste-Anne, Norbert Martin, inscrit dans Son récent cours de communication à l'Université de Moncton.

Et nous ne sommes pas les seuls à avoir un accent différent. La recherche démontre d'ailleurs qu'il y a au moins 50 différentes manières de rouler des «r» dans la francophonie. Les uns grasseyent, d'autres les roulent selon les régions, tandis que les Baiejâtoux les roulent à l'anglaise.

À ce sujet, je vous ferai part d'un témoignage d'Antonine Maillet, auteure de «La Sagouine». En effet, à l'automne 84, Mme Maillet faisait une tournée des écoles secondaires du Nouveau-Brunswick où elle parlait de théâtre et surtout du métier d'écrivain. Après son excellente conférence à Baie Ste-Anne, les étudiants ont pu lui poser des questions et j'ai eu l'occasion de jaser un peu avec elle. Je lui ai posé la question suivante: «Mme Maillet, avez-vous bien compris les étudiants?» «Absolument, me dit-elle, et j'ai vraiment aimé et leurs questions et leur manière de s'exprimer. Et n'aller surtout pas perdre votre belle langue locale exprimée avec votre accent unique.»

Salut, M. Lemieux, et au plaisir de vous rencontrer et surtout de vous parler.

Lorraine Savoie
Du pays des Baiejâtoux
(1987)